Le 10 mars 1959, le premier soulèvement des Tibétains contre les autorités Chinoises éclate à Lhassa.

Cette journée noire voit 87 000 morts et décide Sa Sainteté le Dalaï Lama suivie de 80 000 Tibétains à se réfugier en Inde.



Tibétains, génération sans pays 


Et l’exil continue.

Des Tibétains arrivent chaque jour à Dharamsala, les contacts avec le Tibet sont censurés.

Les plus jeunes sont envoyés par leur famille pour faire leurs études, une bonne connaissance de l’anglais leur permettra toujours de trouver un emploi. D’autres fuient la répression et les prisons chinoises.

Ensuite les histoires se ressemblent : le périple commence par la traversée à pied des montagnes qui séparent le Tibet du Népal. Une fois la frontière passée chacun est pris en charge par un Tibetan Reception Center. Lieux d’accueil dans un premier temps, ces centres orientent ensuite chacun vers une ville, une école, un emploi…


Pays perdu pour les plus âgés

Souvenir flou pour les plus jeunes

Un rêve commun : rentrer un jour dans un Tibet libre.

Portrait d’une génération sans pays.




Reportage réalisé en solo en 2009.

> Jigme Namdal


27 ans, arrivé en Inde en 1982, sans emploi, aucun contact avec sa famille.

Jeune rebelle ou gars cool, Jigme participe à chaque manifestation en scandant des slogans Free Tibet au premier rang mais ne s’intéresse pas vraiment aux questions politiques ou religieuses. Il pense aux filles, aux pétards, à ses copains, ne sait pas ce qu’il va faire demain ou même dans une heure. Il s’occupe en lisant les biographies de Bob Marley ou Jim Morrison, sa chambre est un joyeux bazar, il garde le sourire.

« La seule chose que je sais faire c’est peindre. Le problème c’est que ça ne rapporte rien. »

Il habite une petite chambre de 6 m² sans eau courante, paye un loyer de 400 roupies par mois et se débrouille depuis que sa mère a cessé de lui envoyer de l’argent quelques mois auparavant.

Jigme s’imagine un jour proche où il rentrera chez lui dans un Tibet libre.

> Tenzin Nyima


25 ans, né en Inde, Tenzin tient une boutique de musique dans la rue.

Ancien gros fumeur, buveur et toxico, Tenzin a eut un grave problème de santé qui l’a obligé à opter pour une vie plus saine. Depuis il est marié, a une petite fille et s’occupe de sa boutique. Sa passion c’est la musique, Tenzin passe son temps libre à améliorer ses mixes de musique traditionnelle tibétaine et de musiques modernes.

« Peu de gens aime ce que je fais, les vieux n’écoute que des prières et les jeunes en ont marre de la tradition. C’est pas grave, je continue parce que j’aime. »

Les parents de sa femme habitent en Angleterre mais avec son passeport de réfugié il ne peut pas obtenir le visa pour aller les voir.

Gentil garçon apprécié des femmes du quartier qu’il fait rire, il s’occupe de collecter des vêtements d’enfants dans McLeod Ganj et les distribue aux familles les plus démunies.

Il suit assez peu l’actualité politique mais participe à chaque manifestation et ces jours-là porte l’habit traditionnel car il veut que personne n’oublie.

Si un jour le Tibet est libre, il rentre chez lui mais selon lui l’espoir est mince.

> Ngawang T.


44 ans, arrivée en Inde en 1997, nonne.

Ngawang est arrêtée dans une rue de Lhassa et emprisonnée durant trois ans. Le traitement qu’elle subie la meurtrie à jamais, elle est battue, nourrie une fois tous les trois jours, harcelée. Lorsqu’elle est enfin libérée, aidée par sa famille elle part immédiatement se réfugier en Inde.

Ngawang vit maintenant dans un monastère caché dans les montagnes. Elle est très malade et ne peut plus suivre tous les enseignements religieux. Elle lit et continue à apprendre en attendant la mort.

Sur son visage, un grand sourire de compassion.

Parfois elle s’imagine revoir le Tibet libre et embrasser sa sœur avant de disparaître, elle garde espoir.

Gompokyap


23 ans, arrivé en Inde en 2006.

Gompo vient d’une riche famille Tibétaine, il est à l’école primaire quand ses parents divorcent, il va vivre avec son père et quitte sa mère pour ne plus jamais la revoir. Son père, qui génère à lui seul toutes les ressources de la famille, se remarie rapidement puis tombe malade. Sans un sous, Gompo n’a d’autre choix que de s’exiler en Inde où il sera pris en charge par le Gouvernement Tibétain en exil.

Il est arrivé par le Népal après un périple de 3 mois à pied dans les montagnes avec une autorisation d’entrée et de séjour d’un an sur le territoire Indien ; ce papier est maintenant périmé depuis longtemps.

« J’ai besoin de discipline et de confiance. »

Dès son arrivée Gompo apprend. Il commence par l’anglais et la culture Tibétaine (censurée par la Chine). Très assidue à l’école, sa passion c’est la poésie. Dès les cours terminés, il écrit, noircit des pages d’espoir de paix pour son pays.

Son professeur est très fière de lui et l’incite à envoyer ses textes à la presse. Peut-être est-ce la naissance d’une nouvelle voix de révolte.

Si un jour le Tibet est libre, il rentre chez lui.

Sonam Choedon


27 ans, née en Inde.

Sonam grandie dans le sud de l’Inde dans une famille plutôt aisée. Elle suit des études d’anglais à Shimla et rencontre un garçon durant ses vacances à McLeod Ganj en 2001. Très amoureuse de lui, elle décide de quitter sa famille pour le rejoindre. Cette petite anecdote reste très rare dans la culture Tibétaine qui ne fonctionne que par mariages arrangés. La liberté qu’elle s’accorde lui vaut le rejet total de sa famille dont elle n’a aujourd’hui plus aucunes nouvelles.

Sonam tombe enceinte rapidement et la famille de son mari leurs demande alors de se marier. Ils refusent tous les deux : « nous voulons rester libres ». Nouveau rejet de la famille.

Sonam et Namgyal écoutent du rock, regardent des films américains, ils forment un couple particulièrement moderne et bousculent les traditions Tibétaines les plus ancrées, à leur grand plaisir…

Khepud G.


37 ans, arrivé en Inde en 1991, ancien prisonnier politique.

Au cours d’une manifestation à Lhassa en 1988 Khedup est arrêté avec une trentaine d’autres Tibétains et enfermé durant un an et demi dans une prison sordide. Battu, affamé, questionné à n’en plus finir, il finit par être libéré et sort meurtri physiquement et psychologiquement.

Khedup rejoint l’Inde caché dans un camion de marchandises en laissant derrière lui ses cinq frères et sœurs, ses parents et ses amis. Il est immédiatement pris en charge par Gu Chu Sum, une association très active basée à Dharamsala. Lieu d’accueil, de formation, d’orientation, de résidence, c’est ici que se retrouvent et habitent les anciens prisonniers (www.guchusum.org).

Aujourd’hui Khedup a un métier, il s’occupe d’une boutique internet et si un jour le Tibet est libre, il rentre chez lui.

Thinley G.


28 ans, arrivé en Inde en 2001, résistant.

Thinley vient de Labrang, une petite ville de la province de l’Amdo, à l’est du Tibet. C’est avec fierté qu’il rappelle que c’est d’ici que vient Tenzin Gyatso, le Dalaï Lama.

Il est jeune lorsque sa famille décide de l’envoyer en Inde. Il part de Labrang à pied, marche durant deux jours pour rejoindre Lhassa où il se joint à un groupe d’une quarantaine de personnes qui va tenter de passer la frontière. Quinze jours de marche la nuit dans le froid des montagnes himalayennes vont le mener au Népal. Thinley arrive affaibli mais sain et sauf, ce n’est pas le cas de tout le monde, le groupe est bien diminué.

« Je me souviens de tellement de souffrance que oui, je suis quelqu’un de violent. »

Pris en charge par le Tibetan Reception Center il se forme en informatique et utilise aujourd’hui cette passion au service de son pays en organisant des réseaux internet de résistances entre l’Inde, le Népal et le Tibet.

Il travaille à la libération de son pays et voudrait pouvoir y retourner, enfin, libre.

Dolma


40 ans, arrivée en Inde en 1998.

Dolma est vendeuse de bracelets dans une petite boutique de rue. Elle n’a jamais été à l’école, ne parle donc pas anglais et voudrait bien changer de travail mais ne sait pas quoi faire. Un grave accident plus jeune lui laisse quelques faiblesses au cerveau et son bébé qui lui aussi a eu un accident, ne grandira plus normalement. Le papa les a abandonnés lorsqu’elle était enceinte.

La vie est difficile pour eux deux, les ventes sont meilleures l’été lorsqu’il y a des touristes mais les hivers sont rudes.

La chambre que Dolma habite avec son enfant est petite et très humide, ils tombent souvent malade tous les deux. Heureusement elle a une amie qui prend grand soin d’elle en lui trouvant des vêtements pour enfant, des médicaments et en l’aidant parfois à trouver des petits boulots supplémentaires.

Dolma offre un verre d’eau chaude et un sourire radieux à ses invités, elle explique que les choses sont simples et que tout va bien. Elle compte bientôt rentrer au Tibet et essayer de retrouver sa famille.

Jempa


Ne connaît pas son âge mais croit avoir environ 22 ans, né en Inde.

Jempa est marié, a deux garçons, travaille, a des amis mais ne savoure pas sa vie.

En 1996, sa femme retourne au Népal aider son père à mourir, Jempa se retrouve seul et découvre alors les plaisirs artificiels. Depuis, avec peu de moyen, il se perd et s’oublie dans une drogue de mauvaise qualité qu’il consomme en grande quantité. Le reste du temps, il fume en écoutant les Doors.

« Je crois que je ne verrai pas 2010, ma vie est finie. »

Chaque matin au réveil, après une nuit de cauchemar, Jempa écrit. Il couche sur le papier ses peurs, ses envies, ses regrets.

Difficile pour lui de s’engager en politique, il ne va pas au temple. La plupart des habitants le regardent d’un sale œil mais Jempa ne semble pas s’en rendre compte.

Il souhaite rentrer au Tibet mais pense qu’il rêve et n’y croit pas vraiment.

> Delek Chodon


29 ans, arrivée en Inde en 1990.

Delek est envoyée en Inde par sa famille pour étudier l’anglais et le Tibétain, elle laisse derrière elle un pays, une famille, une sœur nonne à qui elle est très attachée.

« Je me souviens vivre dans la peur, comme tous les enfants. »

Elle traverse la frontière avec son mari pour commencer une nouvelle vie en Inde, à McLeod Ganj. Peu de temps après, alors qu’elle est enceinte, son mari la quitte pour rentrer au Tibet. La traversée est aussi dangereuse dans un sens que dans l’autre, depuis elle n’a aucune nouvelle.

Aujourd’hui célibataire avec un enfant, Delek travaille, gagne un salaire modeste de 1 800 roupies par mois, paye un loyer de 1 500 roupies et se débrouille pour le reste en fabriquant des bracelets pour les touristes.

Elle va prier au temple plusieurs fois par semaine pour sa famille et pour le Tibet libre.

Tenzin Delima


24 ans, né à Shimla.

Tenzin habite avec sa famille et ses sœurs, tous travaillent dans le restaurant familial à Dehra Dun dans le nord de l’Inde.

En décembre 2008, le Lama de la famille, consulté pour prendre toutes sortes de décisions, a affirmé que Tenzin ne pouvait rester près de sa mère, il lui porterai malchance. Le voici donc contraint de les quitter durant une année. Il choisit McLeod Ganj. Il doit travailler pour subvenir à ses besoins car ses parents, avec qui il n’aura aucun contact pendant un an, ne lui enverront pas d’argent. Tenzin se débrouille, change souvent de petit boulot car est assez exigeant, mais trouve toujours quelque chose.

Il a laissé derrière lui une petite amie avec qui il va se marier en rentrant, il n’a pas vraiment d’avis sur cette question : « de toutes façons c’est comme ça, nos parents ont déjà décidé pour nous ».

Tenzin va souvent au temple pour prier, surtout pour sa mère car il a peur de la prédiction du Lama et espère vraiment que son exil sauvera sa maman.

Il n’a aucune idée de ce qu’il se passe au Tibet mais constate que les réfugiés sont meilleurs à l’école que les élèves nés en Inde car ils savent à quoi ils échappent…

Seng


29 ans, arrivé en Inde en 1996, aucun contact avec sa famille.

Seng est arrivé en Inde à 16 ans pour ses études en traversant les montagnes menant du Tibet au Népal à pied comme la plupart des réfugiés. Sa famille est restée là-bas, il n’a aucun contact avec ses parents qui lui manquent plus que tout. Seng est inquiet pour eux et, seul, se sent fragile.

Très engagé politiquement, il suit l’actualité et tente de savoir ce qu’il se passe au Tibet mais les sources d’information sont rares et censurées. Il retrouve régulièrement son seul ami pour en discuter et tenter d’échanger au mieux. Il reconnaît ne pas savoir grand chose en réalité.

« Je respecte le choix de Sa Sainteté le Dalaï Lama de la Voie du Milieu. Nous ne sommes pas assez nombreux pour nous battre et je crois en la paix. »

Très pratiquant, il prie tous les jours au temple et son petit appartement regorge de photos pieuses, d’icones et de symboles religieux.

Son rêve : rentrer chez lui et retrouver sa famille dans un Tibet libre.

> MacLoad Ganj


Nord de l'Inde

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